Le vendredi 4 juillet 2014, à neuf heures du soir, en gare de Paris 5e, sur le parvis de l’Institut du Monde Arabe, stationnait le train nommé Orient-Express. Il comprend un wagon-restaurant, un sleeping-car et deux autres voitures.

Sur le quai, les voyageurs d’un soir, les convives du wagon restaurant se rassemblent peu à peu. Un homme et une femme dont l’accoutrement ressemble furieusement à une publicité pour la marque The Kooples. Un autre couple, lui affublé de deux fortes moustaches, elle tout droit sortie d’un épisode d’Absolutely Fabulous. La commissaire (de l’exposition) et (la scénographe) des scènes de crime guettent l’arrivée de plusieurs personnes et les accueillent avec beaucoup de déférence.

Il s’agit des collectionneurs et de leurs épouses venus assister au dîner du soir. Ceci pour les remercier de leurs généreux prêts. Les convives pénétrent progressivement dans le wagon bar où nous sommes attendus pour l’apéritif. D’un grand geste, l’hôtesse nous fait valoir le luxe du wagon et le superbe arrangement des mises en scène.
Quelques respectables gentlemen sont déjà confortablement installés dans leurs sièges et devisent des dernières nouvelles du monde en sirotant leur coupe de champagne, qui nous sera bientôt proposée.

Des amuse-bouches accompagnent le breuvage. Le premier est un blinis surmonté d’une crème de parmesan et d’une lamelle de truffe. Très doux, mais rien à côté du second, une tomate cerise bardée de chocolat blanc et de lamelles d’algues. Je croque dedans. La fraîcheur de la tomate éclate dans ma bouche pendant que le chocolat blanc apporte une grande douceur, que l’algue vient trancher de son iode. Une association parfaite et (d)étonnante.

En attendant que l’on nous appelle pour le dîner, nous sommes invités à visiter les autres voitures du train. Est-ce le necéssaire de toilette d’Hercule Poirot et son fameux chapeau que l’on vit dans cette couchette ? Et là, n’est-ce pas la robe de chambre de la princesse Dragominov ? Et où se trouve le compartiment de ce colonel de retour des Indes ? Tout le monde se croise dans les coursives, assez difficilement il faut bien le dire. L’espace des couchettes empiétant largement sur ceux de circulation du personnel et des éventuels voyageurs insomniaques.

Enfin, nous prenons place à la table réservée spécialement pour nous. Le wagon est parfaitement décoré, la table impeccablement dressée. Loin du paysage farouche et magnifique de la Turquie, c’est plutôt les murs aveugles que nous avons le loisir d’observer avant le départ. Sans plus attendre nous est servi la patience, un foie gras de canard sous un voile de pêche accompagnée de sa gelée prise à la crème d’amandes, qui a une consistance plutôt liquide. Les messieurs mettent ainsi toute leur application à ne point mouiller leurs moustaches dans cette soupe délicieuse.

En guise d’entrée, le maître d’hôtel nous présente un soufflé au homard, ainsi qu’une succulente bisque de homard avec ses artichauts poivrades aux amandes fraîches. Pour l’accompagner, le sommelier propose un Riesling sec. Les voyageurs d’un soir commencent à se sentir à l’aise, à se familiariser avec les différents éléments de la table et le ballet de la brigade à notre service. Pour se croiser, se faufiler les uns derrière les autres sans éborgner une dame, certains ont la grâce des meilleurs danseurs.

Au moment du plat principal, il faut bien l’admettre, nous ne sommes pas bloqués dans les neiges yougoslaves, mais bien dans la torpeur parisienne. Un filet de veau sous la cendre de légumes accompagne notre immobilité, ainsi qu’une fricassée d’asperges vertes et girolles, tout à fait exquise. Le Cabernet Sauvignon 2006, fort en bouche, s’assortit à merveille avec le met. Seule victime de cette histoire, le filet de bœuf, planté sur un pique en argent. Saignant, bien entendu.

Au dessert, nous nous faisons une raison : le train n’avancera pas d’un centimètre. A défaut, nous aurions pu imaginer avoir un film faisant défiler un paysage fictif de Turquie ou d’Italie de l’autre côté des vitres, en vain. Nous nous consolons avec un macaron au citron, glace au limoncello hydraté par un Sauternes auquel le velours n’a rien à envier dans ce qu’il s’agit de douceur.

Puis nous quittons le train et chacun regagne ses pénates, avec le souvenir d’une inoubliable soirée. Le seul crime, peut-être, aura été de se répandre dans le luxe et le délice de la cuisine de Yannick Alléno.

 

Le livre pour briller dans les dîners mondains : Le crime de l’Orient Express, Agatha Christie